La tyrannie du « toujours plus »

Publié le par Le Mendiant

REFLEXIONS...

« Plus vite, plus haut, plus fort » entendons-nous lors des jeux olympiques.  « Plus belle, plus mince, plus émancipée ! » clament les magazines féminins.   « Plus musclé, plus viril, plus macho » renchérissent les magazines masculins. « Plus ambitieux, plus intelligents,  plus riches »  promettent les ouvrages de développement personnel d’inspiration américaine « Plus travailleurs, plus performants, plus rentables » exhortent les entreprises…

Le « travailler plus pour gagner plus » de notre Président Sarkozy n’est jamais qu’un slogan « de plus » destiné à alimenter le système en frustrations et en complexes.

Car nous voilà prévenu : ce que nous sommes ne suffit plus !  Aujourd’hui, pour « réussir », voire pour être un « bon français », il convient d’être plus humain qu’humain, à l’instar de cette lessive qui, hier, promettait de laver plus blanc que blanc... 

Certes, il est naturel de se développer et une bonne partie de notre croissance se fait on ne peut plus naturellement. Un certain nombre de connaissances et d’habilités sont également nécessaires pour être libre et marcher droit. « Quand est-ce que le sage arrête d’étudier ? Quand on referme son cercueil » disait Confucius.

Mais au-delà de la tête bien faite ? Avons-nous vraiment besoin de nous mettre continuellement sur la pointe des pieds pour essayer de dépasser l’autre au risque, comme le soulignait Lao Zi,  de ne plus arriver à « se tenir droit » ?  Devons-nous systématiquement, lorsqu’on nous demande « comment ça va » répondre par un laconique « très bien, merci ! »  Notre valeur se mesure-t-elle à la valeur de nos stock options ou parts d’entreprise ? « On est tenu d’être honnête, non d’être riche » rappelle un proverbe anglais. Et d’autant plus honnête que l’on est riche, ajouterait Alain. (1) 

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Dessin Jean Philippe Combaz pour Satoriz

 

La question mérite donc d’être posée : dans quelle mesure le développement personnel n’est-il pas devenu le développement du personnel ? Sous un aspect humaniste, sa finalité ne serait-elle pas aussi d’entériner l’état des choses : se changer afin de ne pas changer le système ?

Le double message: « cessez de vous plaindre, prenez-vous en charge » et « travaillez, enrichissez-vous », laisse en effet peu de place pour la réflexion du monde et l’action contestataire. Tout occupé à sa « gonflette narcissique », l’homme deviendrait, au mieux, un acteur du système, au pire, un incapable conscient de sa médiocrité et trop complexé pour oser hausser le ton…

Voilà pourquoi il serait préférable de mettre plutôt l’accent sur l’épanouissement ou le contentement personnel afin de replacer l’homme au cœur de la réflexion : jusqu’où souhaitons nous, individuellement, ne pas aller trop loin ?

Voilà aussi pourquoi le Mendiant est une figure aussi exceptionnelle.

Le Mendiant est l’antithèse du superman, l’antinomique du développement et de la course incessante à la croissance. Il ne clame pas haut et fort : « Regardez comme je suis performant, beau, riche et intelligent » mais : « Voyez comme je suis faible et, si vous le pouvez, aidez-moi ! »  La figure du mendiant est emblématique de la condition humaine : un être bon mais plein de faiblesses, qui a besoin des autres pour vivre et qui n’a pas honte de l’admettre. Est-il besoin de souligner que nous sommes tous, de ce point de vue, des mendiants en puissance ?

Nous avons tendance à l’oublier à la vue de nos malheureux SDF mais la tradition de la mendicité – la plus vieille activité du monde – est aussi parfois associée à  une forme de liberté et de sagesse. Au Sénégal, les disciples d’une confrérie musulmane se font mendiants afin d’apprendre l’humilité et l’ascétisme. En Asie, des moines bouddhistes mendient leurs repas au quotidien. C’est un moine mendiant qui aida le prince Siddhârta à se lancer sur la voie du Bouddha et le sage taoïste déclare : « Souplesse et faiblesse sont conformes à la vie. Rigidité et force sont conformes à la mort. » (2)   Mais nous pourrions aussi évoquer Jésus, Gandhi… ou les véritables épicuriens !  (3)

Le mendiant est un inutile ?  Celui par qui la générosité s’exprime est pourtant considéré dans toutes les religions  comme un vecteur de purification, d’élévation, de mieux-être… Qui pourrait nier de bonne foi que l’on se sent plus léger après avoir donné ?

Au-delà du sage ou du « professionnel » salvateur, la figure du Mendiant peut enfin être évoquée pour son aspect « poil à gratter » : placé en dehors de la société, ne pouvant tomber plus bas, il est le contradicteur du système par excellence!  Le Mendiant, c’est ainsi Diogène, le philosophe cynique qui vivait dans une amphore, mordait les mécréants et faisait tomber les masques. Diogène, l’âme forte, l’esprit libre, « l’incarnation du contre-pouvoir que les philosophes ne devraient jamais cesser d’exercer » selon Michel Onfray. (4)

Un homme libre qui accepte son humanité, se contente de peu, trouve son plaisir en lui-même et porte un regard acéré sur la société : pas étonnant que le mendiant soit autant décrié et redouté par le système ! 

Le système a tout intérêt à endormir notre vigilance et à nous bercer d’illusions car nous serions redoutables en « mendiants » ou en consomm’Acteurs éclairés.  Imaginez par exemple que nous apprenions tous à faire la distinction entre le synthétique et le "sain-éthique".  Qu’en place des logos, nous suivions désormais le logos. Bref, que notre pouvoir d’achat se transforme en véritable pouvoir de choix…

Tout ceci supposerait évidemment de réussir à nous accorder le temps de la réflexion, à arriver à prendre ne serait-ce que cinq minutes par jour pour échapper à la pesanteur des manipulations. « La démocratie est l'organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civique de chacun » disait Marc Sangnier mais le système n’a aucun intérêt à la liberté des individus !

Heureusement, le pire n’est pas une fatalité : le nombre de citoyens « réveillés » (à défaut d’être « éveillés ») ne cessent de croître. 17% des Français feraient ainsi déjà partie de la nouvelle famille socioculturelle des "créatifs culturels". Du coup, la sortie de la caverne n’est plus forcément synonyme de solitude.  (5)  La prise de conscience va d’ailleurs souvent de pair avec un regain d’enthousiasme et de convivialité.  Le grand air fait du bien. Parlons-en autours de nous… 


Le Mendiant
Le pire n’est pas une fatalité. Parlez-en autour de vous…


Notes:
(1) « La morale, c’est bon pour les riches ! […] Une vie pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération […] Gardons nos sermons pour les riches, et d’abord pour nous-mêmes. Dès que l’on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires, et préférer la lecture au jeu de cartes, et la citronnade à l’absinthe. » (Alain, Propos 1337, 13 novembre 1909)
(2)  Lie Tseu (Lie Zi), Traité du vide parfait, Albin Michel, 1997, p. 53
(3) Le message d’Epicure est généralement caricaturé en vulgaire hédonisme consumériste. Voir la section philosophie du site du Mendiant pour plus de détails.
(4)  Michel Onfray, Cynismes, Grasset, 1990, p.130
(5) « La société est la caverne, la sortie est la solitude » (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, p.248) L’allégorie de la caverne est présentée dans le livre VII de La République de Platon : il est souvent plus confortable de se bercer d’illusions, enchaîné dans son petit confort, que d’affronter la lumière…

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