Un pro de la mendicité...

Publié le par Le Mendiant

REFLEXION

Extrait du conte philosophique Le Mendiant et le Milliardaire (Editions Jouvence, 2007)


Il fallut à Jean-Jacques deux jours de plus pour calmer sa douleur, mais il finit par sortir. C’était une belle journée d’automne et il décida de s’en aller à pied. Cela faisait des années qu’il n’avait pas pris le temps de flâner. L’homme moderne ne savait plus marcher. Il ne savait plus que rouler : en voiture, à moto, en roller ou en trottinette, la roue était l’accessoire des gens pressés, c’est-à-dire de tout le monde. Pourtant, seule la lenteur plaçait la ville à hauteur d’homme : c’est quand on ne se concentrait plus sur la destination que les détails se révélaient.

Évidemment, la marche avait aussi ses inconvénients. Il y avait les crottes de chien et il y avait tous ces mendiants. Jean-Jacques était perplexe : il payait des impôts comme tout le monde – il avait même la chance d’en payer plus que tout le monde – et il savait qu’une bonne proportion de ceux-ci contribuait aux programmes sociaux. Dans son pays, la générosité était obligatoire et technocratique. Mais alors, que faisaient donc là tous ces gens ?

Il arriva au parc et entama son tour du monde photographique. Son majordome ne lui avait pas menti : le monde, vu du ciel , était saisissant de beauté. Il était bien dommage que l’hélicoptère ne soit pas à la portée de toutes les bourses…

– Non mais, c’est pas vrai, encore un !
Un mendiant venait de se planter à côté de lui.

– Mmmm… pas mal, marmonnait-il. Évidemment, ça contraste avec la grisaille de la ville… Et toi, tu en penses quoi ?

« Mais à qui parle-t-il ? Pas à moi tout de même… » Jean-Jacques fit mine de ne pas avoir entendu. Le mendiant continua :

– Ah, tu n’en penses rien ? Tu as raison : c’est dangereux de penser, ça donne des idées…
– C’est à moi que vous parlez ?
– Non, je parle au type sur la photo. Il a l’air plus heureux que toi.
– Comment ?
– Tu sais, heureux. Regarde, il sourit même.
– Mais qu’est-ce que vous racontez ?
– Cela fait un moment que je t’observe. Tu es la seule personne à faire la gueule devant la beauté de la nature. Ça ne va pas, tu es malade ?

Il se passa alors quelque chose d’étrange dans la tête de Jean-Jacques. Au lieu d’envoyer paître l’impertinent, il le regarda et se dit qu’il avait mieux à faire que de rabrouer un aussi pauvre bougre. D’ailleurs, quel intérêt y avait-il de remettre à sa place quelqu’un qui n’en avait pas ?

Sans compter que ce type n’avait pas tort : il n’était pas en grande forme. Tout de même, se voir ainsi demander de ses nouvelles par un mendiant. C’était vraiment le monde à l’envers ! Il décida de rétablir la hiérarchie :

– Non, non, ça va. Et vous ? Comment vont les affaires ?
– Pas trop bien, répondit le mendiant, je suis victime de la concurrence des étrangers. Depuis qu’ils ont débarqué, j’ai nettement moins de travail : les gens ne savent plus où ni à qui donner. Le marché est encombré. Avant, mon chien apitoyait les vieilles dames mais les étrangers sont arrivés avec des enfants et des bébés. Des bébés, tu te rends compte ! Ah, ils sont fortiches en marketing ! Et comme ils ne parlent même pas français, ils ne risquent pas de perdre leur temps en bavardages avec les Samaritains : de vrais pros de la mendicité !

– Mais pourquoi faites-vous cela, alors ?
– Ben, il faut bien faire quelque chose !
– Et vous arrivez à vivre ?
– Ben oui, tu le vois bien, je respire !
– Je veux dire, financièrement ?
– Ça, c’est une autre question, cela n’a rien à voir ! Avec la vie, on n’a pas le choix : soit on est vivant, soit on est mort ; il n’y a pas de demi-mesure. En tout cas, il ne devrait pas y en avoir… Mais avec l’argent, c’est autre chose : chacun décide de ses propres aspirations et frustrations. Moi, en l’occurrence, j’ai décidé de vivre simplement.

– Je vois cela. Mais, quand même, cela ne vous dérange pas d’inspirer la pitié ?
– C’est mieux que d’inspirer la haine, non ? Toi, par exemple, avec tes belles chaussures et tes fringues sur mesure, que crois-tu inspirer ? Eh bien, je vais te le dire : tu inspires le désir, l’envie, la jalousie… Moi, j’inspire la générosité et l’entraide. Grâce à moi, les gens se sentent un peu plus humains. Je fais un métier utile, tu sais.
– Évidemment, vu sous cet angle…
– Il faudrait toujours voir les choses sous plusieurs angles. N’existe-t-il pas autant de perspectives que de points de vue ?

« Ouais, sans doute, se dit Jean-Jacques. Bon, ce n’est pas tout, mais j’ai accompli ma bonne action, moi. Pas envie de passer pour un Samaritain… » Soudain soucieux d’en finir, il se força à abréger l’échange :

– Bon et bien merci pour cette conversation. Combien vous dois-je ?
– Rien du tout : la parole est gratuite. C’est l’acte de générosité qui est payant.
– Il faut bien que je vous donne quelque chose ?
– Seulement si ce mouvement vient de ton cœur. Si tu donnes par obligation ou manipulation, tu ne te sentiras pas aussi bien. C’est pour cela que je ne vais pas quémander : mon non-action garantit une générosité de qualité. C’est lorsque les passants baissent les yeux, me voient et viennent vers moi sans contraintes qu’ils s’humanisent. Toute la journée, ils vont penser à leur geste et ils se sentiront bons. Les jeunes dans la profession ont perdu le goût du travail bien fait : ils ne supportent pas d’attendre. Ils vont à la rencontre des passants, les agressent et les manipulent pour leur soutirer quelques pièces. Dans ce cas, tout le monde est perdant. Le jeune qui entend : « Non, désolé » à longueur de journée, le passant qui ment pour refuser de donner et même celui qui donne car il a alors le sentiment d’avoir réagi et non pas agi. Regarde le porche là-bas, avec le chien : c’est là que je travaille. Comme tu le vois, je n’ai pas de pancarte devant moi : je ne fais croire à personne que j’ai faim ou que je suis sans abri. On vient vers moi librement et on me quitte le cœur léger. Garde donc ton argent. Tu n’es pas encore prêt à donner…

Jean-Jacques remit son portefeuille dans sa veste, à la place de son cœur, salua le mendiant philosophe et s’en alla. Il avait encore beaucoup de choses à voir et à apprendre mais il se faisait tard. Ce serait pour un autre jour. Il regagna sa propriété, sa tanière, ses habitudes et ses regrets…


Autres extraits sur le site du Mendiant: http://www.lemendiant.fr

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raksha 22/10/2007 19:36

Génial ton histoire, je m'y reconnais un peu !! je vais de ce pas en savoir plus sur ton site..