Oser oser un autre monde!

Publié le par Le Mendiant

Numéro spécial environnement du Reader’s Digest (Juin 2009). « 52 pages d’idées vertes » avec Nicolas Hulot en couverture : « Osons un autre monde ». Vaste programme…

 

Cela commence sur les chapeaux de roue avec une Anne Roumanoff « Ecologiquement incorrecte » puisqu’elle « adore prendre des bains ». « Tu n’as pas honte de gaspiller toute cette eau ! » l’engueule son mari et sa fille de 6 ans, qui a bien retenu la leçon : « Après, la planète, elle va être morte. »  Morte de rire ou de honte ?  A force de nous bassiner avec la douche, on en oublierait presque les vertus du bain : celui de relaxer, de prendre du temps pour soi, d’oublier durant un instant l’obsession de la performance (livre à paraître en septembre aux Editions Jouvence).

 

Le bain est « écologiquement incorrect » parce qu’il consomme plus d’eau ?  Certes mais le bain est aussi une thérapie (la balnéothérapie) qui permet de recharger ses batteries, de se sentir bien dans sa peau et de réfléchir, éléments indispensables à la santé et au bien-être.  D’ailleurs, si au sens propre l’écologie est « l’étude scientifique des rapports des êtres vivants avec leur milieu naturel » (Petit Larousse), alors le bain ne serait-il pas « écologiquement correct » dans le sens où il nous replonge dans notre environnement aquatique originel ? « L’eau nous rend notre mère » écrit le philosophe Gaston Bachelard dans l’Eau et les Rêves.

 

Vous l’avez compris : à la différence d’une Anne Roumanoff qui se moque des clients des magasins bio, cet article ne sera pas politiquement correct.  Prendre une douche pour prendre soin de la planète plutôt que de prendre soin de soi ?  Non seulement la planète ne notera aucune différence (il faut croire qu'il y a suffisamment d’eau en Europe pour remplir les baignoires puisque l’on y remplit bien encore les piscines ) mais, si l’on finit malade ou stressé par défaut de « temps pour soi », alors ce choix aura été complètement contreproductif !

 

L’interview de Nicolas Hulot fournit un autre exemple d’ambivalence: une bonne analyse « Qu’on le veuille ou non, il va falloir réduire nos consommations […] La civilisation consiste précisément non pas à multiplier les besoins, mais à les limiter volontairement » malheureusement anéantie par une totale absence de volonté politique : « Je ne suis pas certain de pouvoir faire mieux que Jean Louis Borloo ni de résister à la mécanique du système. »  81% des français lui font confiance pour défendre la planète  mais lui préfère « prendre le temps de la réflexion ». Et nous qui pensions qu’il y avait urgence…

 

Continuons avec les « 33 conseils pour économiser l’énergie ». 33 seulement ?  Un peu moins encore d’ailleurs si l’on soustrait les conseils problématiques pour la santé  « cuisinez au micro-ondes ou au barbecue » et les conseils bateaux que l’on retrouve dans tous les magazines depuis que l’écologisme fait vendre : baissez le thermostat, isolez votre maison, éteignez la lumière, économisez l’eau, conduisez moins, etc. 

 

C’est oublier que nous n’aimons pas être pris pour des imbéciles et qu’infantiliser à coup de « gaspiller, c’est pas bien » ne fera donc pas avancer la cause écologique. D’où l’opération lib’airté : expliquer, via un petit conte écologique, pourquoi et comment le système est manipulateur (voir le site www.lemendiant.fr)  Pourquoi par exemple le gouvernement a tout intérêt à pointer les citoyens du doigt plutôt que de remettre en cause les véritables sources de la pollution : l’agriculture productiviste, la politique du tout voiture, l’industrie agro-phyto-sanitaire, la surconsommation, le culte de la croissance,…

 

La « digestion du lecteur » se poursuit avec le témoignage d’une famille des Pays Bas: «  Nous somme en meilleur santé, nous réalisons des économies et nous aidons l’environnement ! »  L’aventure commence néanmoins « dans l’allée du supermarché » Dans un magasin bio, notre famille aurait pourtant fait des économies sur les questions existentielles: le thon victime de la surpêche ? Le poulet élevé en batterie ? Les légumes de provenances lointaines ?  Elle n’aurait pas eu besoin d’analyser chacune des étiquettes et aurait évité la mauvaise conscience : « Sommes-nous vraiment écolos ? »

 

Nous suivons donc les efforts de cette famille pour arriver aux 2,1 hectares allouables à chaque habitant de la planète afin de respecter les ressources. Le projet est ambitieux : la France a une « empreinte écologique » moyenne de 4,9 ha par habitant et les USA de 9,6 ha

 

Cette famille commence par limiter ses trajets en « énorme 4x4 de seize ans d’âge », baisse son thermostat, développe son jardin potager (« l’alimentation représente en moyenne un tiers de notre empreinte mondiale »), consomme moins de viande, opte pour le commerce équitable… et constate au final que « la vie est plus détendue, plus sereine » et qu’ils n’ont « jamais été en meilleur forme physique ». La planète est également ravie : l’empreinte est passée de 4,5 à 3,5 hectares.  Formidable sauf que cette « simplicité volontaire » s’apparente tout de même à un parcours du combattant (gadgets technologiques à l’appui) et aurait tendance à décourager plutôt qu’à inspirer…

 

Sur ce sujet, « la mauvaise qualité de l’air provoque chaque année la mort prématurée de 370 000 Européens , dont 13 000 enfants de moins de 4 ans. ». Premier responsable ?  Les particules fines des moteurs Diesel dont la France est grande consommatrice (plus d’une voiture sur deux). Cocorico !

 

D’où l’interrogation suivante : « Rouler propre. Quelle voiture pour demain ? Quelle voiture acheter ? »  Question en effet incontournable de tout dossier écologiste qui se respecte… avec tout de même une réflexion d’intérêt : « l’énergie utilisée pour construire une voiture représente 20% de sa consommation totale »  Sous entendu (mais il ne faut pas le dire trop fort) : aucune voiture n’est ou ne sera jamais écologique !  La fameuse Toyota hybride, avec ses deux moteurs, serait ainsi deux fois plus polluante à construire et à recycler…

 

Nous suivons ensuite un « chef 100% nature » dans son jardin écolo où « le respect de la nature et du rythme des saisons sont les ingrédients de la cuisine hors pair d’Alain Passard. »  Un restaurant trois étoiles tout de même… assez éloigné donc des cafétérias d’entreprise ou des cantines scolaires.  La qualité a sans doute un prix mais est-ce vraiment le bon exemple, alors que la bio est continuellement accusée (à tord) d’être trop chère ?

 

Le dossier se termine par les entreprises qui bougent : « Partout en Europe fleurissent des initiatives et des innovations technologiques qui misent sur le vert. »  Pour augmenter leur CA ou sauver la planète ?  De la basket écologique de Nike à 80 euros au grand magasin utilisant la lumière du jour en passant par la tondeuse économe, le salut viendra évidemment de la technologie et des multinationales !  Citoyens privilégiés de l’Occident, rassurez-vous : vous pouvez continuer à consommer en bonne conscience…

 

Le mot de la fin revient à Nicolas Hulot avec trois conseils de base dont celui d’interpeller les politiques. Amusant, de la part d’un homme qui n’a pas souhaité se prononcer en faveur d’un candidat lors des dernières élections présidentielles, permettant au plus mauvais élève écologique de les remporter… « J’invite à encourager la cohérence et l’audace des programmes. » Nous préfèrerions qu’il ne se contente pas de lancer les invitations…

 

Que faut-il conclure de ce « numéro spécial » ?  Et bien d’abord qu’il n’était pas si « spécial » que cela avec des « idées vertes » passablement défraichies. Deuxièmement, que l’on y retrouve en filigrane la Sainte Foi dans le développement et la technologie: il ne s’agit pas de consommer moins mais de consommer mieux, en faisant confiance au marketing vert des entreprises adeptes du « green washing »…

 

La promesse n’est donc pas tenue : aucun autre monde n’a été osé ou même esquissé !  On reprend les mêmes rouages que l’on se contente de graisser et de repeindre avec des produits soit disant plus écologiques…

 

Comment oser un autre monde sans s’intéresser au mécanisme du système, à ce qui l’alimente (l’avidité, la peur, les complexes, les frustrations,…) et à ce qui le promeut (grosso modo les médias aux mains des industriels et autres lobbies d’experts). Comment oser un autre monde sans commencer par s’interroger sur notre écologie propre: sommes-nous heureux dans la surconsommation et la compétition permanente ?  

 

Être écologiste, est-ce fermer le robinet lorsque nous nous brossons les dents ou bien retrouver des valeurs plus en adéquation avec notre nature ?  Est-ce acheter les technologies « vertes » ou bien arriver à apprécier un peu de vide et de silence.  L’écologisme n’est pas une contrainte mais la perspective de vivre mieux, dans le respect de son humanité. Nous ne consommerions pas autant si nous étions heureux…

 

Le Mendiant

 

PS: excellent été à toutes et à tous!

Publié dans REFLEXIONS

Commenter cet article

Jack 14/09/2009 00:51

Bonjour cher ami du web,remarques et infos toujours aussi pertinentes!bonne continuation. les idées interessantes peuvent changer la vision des hommes.j'aimerais beaucoup utiliser les dessins de vos textes pour une expo sur notre site; 

Le Mendiant 05/10/2009 09:44


Pour les dessins, il faudra obtenir l'aval du dessinateur!