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Le Mendiant et la simplicité
volontaire! "Pour que le mal triomphe, il suffit que les Hommes de biens ne fassent rien." (Edmund Burk) |
« Ici c’est moi qui commande. Si tu veux continuer à servir, tu obéis ! Et si tu n’es pas content, je te dégage »
Remontrances d’un patron de restaurant à l’encontre d’un serveur maladroit ?
Non. La menace émanait du Président d’une Association locale lors du repas annuel qui réunissait une centaine de personnes de la commune. Quant au serveur – moi en l’occurrence – il ne pouvait ce soir là se prévaloir que du titre de parent d’élève, de "client" ayant acquitté du prix de son repas, et accessoirement, donc, de serveur bénévole ayant pour tâches de servir et de débarrasser les tables. Je ne faisais même pas partie de l’Association !
L’objet du délit ? Ne pas avoir réclamé aux enfants les tickets repas avant de leur apporter leurs assiettes. Ou plutôt : les avoir réclamé mais ne pas avoir suffisamment insisté pour qu’ils se lèvent presto et aillent illico les récupérer auprès de leurs parents. « Ah la jeunesse, même pas foutu de respecter une procédure de base… »
En cuisine, deux "clans" s’étaient rapidement constitués autour de ce fumeux débat: ceux qui considéraient, qu’à neuf heures passées, les enfants devaient être rapidement servis et que les risques d’arnaques ou d’erreur d’assiette – une plus ou moins grosse tranche de jambon – étaient limités, les repas ayant été réglés d’avance et les enfants regroupés autour d’une table spécifique.
Et puis les stratifs – comme souvent déconnectés des réalités du terrain – qui voulaient coûte que coûte respecter la procédure: les tickets ou pas de jambon !
Le clan des pragmatiques pensait l’affaire réglée lorsque je fus pris à parti par le Président, attiré aux cris d’un quasi « au secours, arrêtez-le, il ne veut pas demander les tickets ! ». Une stratif avait en effet surgi en cuisine et décrété que non, il n’était pas question de s’adapter aussi facilement aux enfants et à une décision n’émanant pas d’elle. Elle appelait le Président à l’aide… et vous connaissez la suite !
La fin se régla à l’amiable : le Président fut informé par plus charismatique que lui de la décision prise de laisser les enfants tranquilles et il nous laissa finalement assurer le service maximum (se chargeant pour sa part du service minimum).
Je vous raconte tout cela non par esprit de vengeance – le Président n’est pas un lecteur assidu du blog du Mendiant – mais parce que cette mésaventure illustre de manière caricaturale plusieurs travers de notre société. Le management par le stress et l’obsession de la performance (NB : titre de mon dernier ouvrage aux Editions Jouvence) sont tellement entrés dans les mœurs que nul ne semble désormais à l’abri du mal-être. Vous pensez passer une bonne soirée tout en rendant service (ceci expliquant cela) ? Vous vous retrouvez ostracisé à manger seul dans votre coin (avec tout de même, heureusement, quelques sublimes rayons de soleil au féminin)…
« Vous donnez peu lorsque vous donnez de vos biens. C’est lorsque vous donnez de vous même que vous donnez vraiment » disait Khalil Gibran mais il mettait aussi en garde contre l’incohérence à travailler tout en faisant la gueule. Si les pragmatiques semblaient heureux d’être là et s’afféraient gaiement en cuisine ou en salle, les stratifs se donnaient beaucoup de peine pour sourire… tout occupés qu’ils étaient à faire en sorte que plus rien ne dérape. Pourquoi donc faire simple lorsque l’on peut stresser ?
La peur de l’erreur est tellement répandue que le repli sur soi et le déni ont remplacé l’ouverture aux autres et l’écoute dans bon nombre d’organisations :
Et demain ? Les excuses ou les remerciements étant apparemment passés de mode, le mieux serait-il de jouer la facilité : ne plus rien dire, ne plus rien faire et progressivement devenir hypocrite et irresponsable ?
Le « c’est une association donc nous faisons de notre mieux » est l’excuse habituellement utilisée – et conforme en soi à la philosophie du Mendiant – mais l’argument devrait être nuancé par deux remarques :
1. Les services des associations ne sont plus qu’exceptionnellement gratuits et remplacent de plus en plus souvent des tâches traditionnellement dévolues à l’Etat ou aux collectivités locales. Pourquoi donc une garderie sous forme associative ? Pourquoi des sorties scolaires hors budget éducatif ? De là à penser que les associations remplaceront un jour la fonction publique et le bénévolat les fonctionnaires…
2. La politique politicienne semble avoir perverti quantité de structures : à défaut de pouvoir être « Calife à la place du Calife », on sera « Président d’Association » et on se constituera un petit réseau autour de sa personne.
Or, dans le jeu d’ego, tout le monde sort perdant : le Président vaniteux est vite méprisé, les membres actifs vite éreintés, les bénévoles vite dégoûtés et les donateurs vite agacés devant la multiplication des manifestations et sollicitations financières. On se rend aux événements mais le cœur n’y est pas et les « merci pour le service » sont l’exception plutôt que la règle. L’absurdité est atteinte lorsque les mamans qui ont préparé les gâteaux sont celles qui les rachètent et expriment leur ras-le-bol : « J’aurais gagné du temps à faire un chèque ! »
Que conviendrait-il donc de faire ? Il est urgent, je crois, de faire le tri dans ses « bonnes œuvres » et de mettre en pratique son « droit de retrait » si passion et motivation ne sont pas véritablement au rendez-vous (tant de la part des membres que des participants aux manifestations). Toute association n’est pas bonne à suivre et certaines sont évidemment plus fondamentales que d’autres. Or la multiplicité des causes a tendance à diluer la portée des plus essentielles (rarement les plus médiatiques). « Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions » disait Einstein. Il est urgent de réfléchir à la cohérence.
Tout évènement ne mérite pas non plus notre attention ou notre présence. Nous n’avons pas besoin d’être vu ou de participer pour exister, la générosité devrait être discrète selon le principe du « Qui donne ne doit jamais s’en souvenir, qui reçoit ne doit jamais l’oublier » (Proverbe Hébreu) et ce n’est pas dans l’action mais dans la réflexion que se trouve la véritable liberté.
Plus fondamentalement, il conviendrait d’accepter le droit fondamental à l’erreur, chez soi comme chez les autres, individuellement mais aussi collectivement. Mal vu en entreprise, cette réalité "naturelle" (« je ne suis qu’un homme ») devrait pouvoir s’exprimer dans le milieu associatif dont l’objet, par définition, est « différent de la poursuite de bénéfices ».
Trop de citoyens ne font plus rien par peur de commettre une erreur et d’être mal vu. Remettre l’humain et le dialogue au cœur des associations permettrait de limiter le stress, d’encourager les bonnes volontés et de renforcer la confiance en un autre possible. Une association digne de ce nom ne sera pas un mur mais un pont. Un Président digne de ce nom ne sera pas un chien de garde mais un éclaireur…
Amicalement,
Le Mendiant
PS : Croisé quelques jours plus tard, le Président refusa (évidemment) de s’excuser et me notifia qu’il ne voulait plus de moi dans ses manifestations. Pour ne rien voir, le plus simple est encore d’éteindre la lumière et de fermer les yeux…
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