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Samedi 12 mai 2007 6 12 /05 /2007 06:00

LE DOSSIER DE LA SEMAINE : Exploitation


La loi de la jungle plaît aux puissants


Interview de Bronislaw Gemerek, historien de l’exclusion, ex-ministre polonais et député européen :

« Dans notre Union européenne de ce début de siècle, 70 millions de personnes vivent encore au-dessous du seuil de pauvreté. […] Une communauté nationale […] continue de s’affirmer par l’exclusion de l’autre, celui qui est différent, qu’il soit pauvre ou immigré. Nos réflexes restent conditionnés par la peur du vagabond, cette crainte moyenâgeuse de l’homme qui demeure partout, c’est-à-dire nulle part. […] Nos comportements restent guidés par un darwinisme social en vertu duquel on croit que le faible est coupable de son sort et que le fort ne réussit que grâce à ses propres qualités – cela représente un plus grand danger, à mes yeux, que les politiques libérales. […] Si chez nous la compassion est répandue, elle ne trouve pas de traduction dans l’action politique. Pourquoi n’y a-t-il toujours pas de réponse à l’appel aux solidarités sociales de l’abbé Pierre ? […] Malheureusement, le message de l’abbé Pierre n’appartient pas à l’Histoire, il reste valable. »

Dessin Jean Philippe Combaz pour Satoriz

Si la globalisation est un fait, la doctrine néolibérale est un choix et ce n’est ni le choix de la vie, ni celui des peuples ! « Darwin n’est pas ici directement en cause, car il s’est toujours garder d’extrapoler ses thèses biologiques au monde social. » rappelle Jean-Marie Pelt dans son livre La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains. « Les solidarités apparaissent en fait comme le vrai moteur de la vie » conclut le botaniste.

La loi de la jungle n’est donc pas une loi naturelle chez l’homme et la fantastique diversité biologique s’est probablement moins construite sur la sélection naturelle que sur la collaboration entre les espèces.  Le mathématicien Peter Saunders a ainsi calculé que la sélection naturelle n’aurait pas permis de générer la fantastique diversité du vivant sur Terre et plaide pour un nouveau modèle évolutionniste : la coopération entre organismes. C’est aussi l’avis de Paul Nardon, de l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon : « Les organismes ont une tendance naturelle à s’associer […] la généralisation de la symbiose, au plan zoologique, amène à remettre en cause le concept d’individu. Ainsi, ce que nous appelons une vache ou un homme n’est qu’un conglomérat de plus de 300 espèces différentes ! » Cela rejoint ce que disait Gandhi : « L’une des lois de la Nature est l’attraction universelle. C’est l’amour mutuel qui lui permet de vivre et de persister. Ce ne sont pas les forces de destruction qui font vivre l’homme. »


Et maintenant, que faire  ? 

Propager la bonne nouvelle et rejeter les manipulations des puissants pour qui une loi de la jungle « naturelle » a toujours été la justification principale à leurs prédations. En effet, soit j’y arrive et je deviens plus performant, plus riche et plus consommateur, soit je n’y arrive pas et je deviens alors frustré, mais tout autant consommateur afin d’oublier mes frustrations…


LE MENDIANT
Le pire n’est pas une fatalité. Parlez-en autour de vous…

 


Source :
« La pauvreté diminue, mais l’exclusion croît », Le Point N°1793, 25 janvier 2007, Jérôme Cordellier, p.28
Faut-il brûler Darwin ?, Patrick Jean-Baptiste, Sciences et Avenir, novembre 2004
La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains,  Jean-Marie Pelt, Fayard, 2004
Le Mendiant et le Milliardaire, Benoît Saint Girons, Jouvence, 2007

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Samedi 16 juin 2007 6 16 /06 /2007 06:00

 

« N’y aurait-il pas d’enfants dans les pays du tiers-monde, mais seulement des individus subissant la pauvreté et l’exploitation sans égard particulier pour leur âge ? […] Enfants rois dans les sociétés d’abondance, enfants travailleurs dans les pays pauvres… Le rapprochement est asymétrique et choque mais il permet de souligner l’urgence d’une question : l’enfance serait-elle en voie de disparition ? » 

La question posée par le magazine Philosophie est loin d’être anodine si l’on considère que, dans le monde,  210 millions d’enfants de 5 à 14 ans sont, en ce XXIème siècle, toujours forcés de travailler.  C’est bien triste ? Oui mais rappelons aussi que notre responsabilité est engagée : plus de 10 millions d’enfants sont  exploités dans des secteurs d’exportation contrôlés par des multinationales occidentales !  On retrouve ainsi souvent des adolescents de moins de 16 ans chez les sous-traitants chinois qui produisent des accessoires pour nos grandes marques de l’informatique.

Aux prix ou nous payons certains produits, nous devons bien imaginer en effet que les fabricants étrangers ne sont pas soumis à nos minima sociaux. Les sociétés occidentales (notamment les hypermarchés) sont les premières à pressurer leurs fournisseurs étrangers pour obtenir des prix de revient toujours plus bas, souvent au mépris des normes locales, déjà assez limitées…  Selon un syndicaliste, une grande enseigne serait ainsi « bien moins vigilant que ne le prétend la direction sur le travail des enfants chez ses fournisseurs au Bangladesh. »

« Aucun fabricant ne respecte la réglementation chinoise ni même son propre code. Alors que les heures supplémentaires sont limitées en théorie à 36 mais, par dérogation officielle, à 66 en haute saison, l’usine de jouets d’une « grande » marque en impose 214, sans même les payer au tarif légal. Pis, les employés n’ont droit à aucun jour de repos durant les mois de pointe. […] Impossible, pourtant, de démissionner puisque l’usine conserve alors la paie du dernier mois. » dénonçait le magazine Que Choisir en décembre 2004. « Si une ouvrière veut quitter une usine et emporter ses affaires, elle doit montrer un document de sortie aux gardes, à la porte de l’usine. Comme par hasard, ce papier n’est jamais délivré. » complète le magazine J’achète mieux.  

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A priori, il ne s’agit pas ici d’enfants mais d’autres sociétés sont moins scrupuleuses : le magazine Marianne révélait dernièrement que, dans un article paru dans Courrier International, il était fait mention que les 400 travailleurs qui produisent les jeux destinés aux menus enfants d’un leader du fast food en France étaient chinois et… enfants eux-mêmes puisque âgés de moins de 14 ans !  

Le contraste, du coup, est saisissant: d’un côté, la joie de nos enfants lorsqu’ils reçoivent leurs cadeaux (Ils risquent de pleurer plus tard lorsque le jouet cassera par défaut de qualité ou de tomber malade à force de respirer les phtalates de ces mêmes jouets : « Ils utilisent sciemment des substances chimiques dangereuses alors qu’ils savent pertinemment que les enfants sont les plus vulnérables à leurs effets », dénonce-t-on chez Greenpeace.) et, de l’autre côté, à des milliers de kilomètres, la peine et le labeur des enfants du tiers-monde qui fabriquent ces mêmes jouets…

Heureusement qu’il y a la télé pour rétablir un peu l’équilibre !  Il ne s’agit évidemment plus d’exploitation mais les manipulations dont sont victimes les enfants occidentaux n’en sont pas moins scandaleuses. Chaque année, plus de 50 000 spots de pub sont diffusés sur les chaînes françaises durant les émissions destinées aux jeunes. Que Choisir a aussi révélé que sur 217 spots alimentaires ciblant les enfants 89% concernaient des produits gras ou très sucrés. En Grande Bretagne ou en Suède, la publicité alimentaire vient d’être proscrite des programmes télés destinés aux enfants. En France, comme le rappelle avec humour le magazine Vivre Autrement, nous en sommes juste à l’interdiction des distributeurs de confiseries et de boissons sucrées dans les écoles…

D’un côté de la planète, des enfants produisent. De l’autre, ils consomment. Les multinationales, décidemment, ont tout prévu !   Que l’abus de télévision nuise aux neurones , bride l’imagination des enfants, les empêche de se concentrer, perturbe leur sommeil, les rende violents et transforme leur vision du monde n’est qu’un dommage collatéral. Qu’un bon pourcentage devienne obèse est même une excellente nouvelle : les complexes ont toujours été excellents pour le business ! 

Malheureusement, il arrive aussi que des enfants pauvres soient victimes de manipulations. C’est ainsi que, selon l’UNICEF, un million et demi d’enfants meurent tous les ans (un enfant toutes les trente secondes !) parce que l’on a fait croire à leurs mamans que le lait en poudre des industriels était préférable au lait maternel… et qu’on leur a distribué des échantillons pour stopper leur production naturelle de lait (il est très difficile de reprendre un allaitement interrompu)…

Mis à part la qualité de l’eau – souvent impropre à la consommation dans ces pays – cette hécatombe provient également du problème de stockage et d’une dilution excessive de la poudre (cela coûte cher !) entraînant une malnutrition massive. « Le cycle de la diarrhée et de la malnutrition est baptisée commerciogenic malnutrition (terme du Dr Jelliffe), une malnutrition provoquée par la recherche du profit » précise Dominique Predali dans son livre sur Les dessous de l’agro-alimentaire.

Que l’on se rassure : nos enfants échapperont à ces histoires d’horreur. Pour expliquer les atouts de la mondialisation aux enfants, la ministre déléguée au Commerce extérieur a en effet eu l’idée d’une brochure mettant en scène une jeune héroïne afin de « mettre en valeur les aspects les plus positifs de la mondialisation » !   Inutile, n’est-ce pas, de faire peur à des jeunes (8-10 ans) consommateurs qui estiment à 53% que, sans la publicité, la télévision serait « nulle »…

Et s’ils se révoltent et deviennent turbulents ?  En Russie, on les abandonne : 40 000 enfants vivraient dans les rues à Moscou (voir le scandale système de cette semaine)... En Occident, on est plus humain : on les placera sous psychotropes en attendant, comme aux Etats-Unis, que des camps semi militaires fassent leur apparition… Les Etats-Unis sont en effet à la pointe de l’asservissement au business : Etape 1 : Abreuver les enfants de snacks et de boissons sucrés afin de les rendre hyperactifs.  Etape 2 : Les saouler à coups de cocktail d’antipsychotiques et de calmants afin de les rendre moins hyperactifs. Etape 3 : Interner tous ceux (Plus de 10% des américains de 18 ans seraient touchés par une maladie mentale) qui ne résistent à ce traitement schizophrène…

Evidemment, ce traitement de cheval sera bien plus facilement accepté si l’on fait croire que la « méchanceté » ou la délinquance des jeunes sont des facteurs génétiques innés (des maladies donc, qu’il convient de soigner) qui n’ont rien à voir avec l’environnement familial et médiatique, rien à voir avec la qualité nutritionnelle des aliments et surtout rien à voir avec la violence du système néolibéral…


Et maintenant, que faire  ? 

Du côté de l’exploitation, il suffit de prendre nos responsabilités au travers de notre pouvoir d’achat et donc de choix. Du côté des manipulations, il suffit de s’informer et de restreindre l’accès de nos enfants aux messages publicitaires. Leur « temps de cerveau disponible » mérite mieux !


LE MENDIANT
Le pire n’est pas une fatalité. Parlez-en autour de vous…
 

Dossier Exploitation: Les enfants entre exploitation et manipulation 2007 © Benoît Saint Girons
Dessin Jean Philippe Combaz © Satoriz



Source :
Le labeur ou la fin de l’innocence, Philosophie magazine N°6, Février 2007, Michael Smadja, p. 22  
Les jouets de la honte, Que Choisir, Elisabeth Chesnais et Marie-France Corre, Décembre 2004
Payées cinquante centimes de l’heure, J’achète mieux N°350, Mars 2007, Chantal Peyer, p. 20
Des esclaves derrière le disque dur, Que Choisir N°448, Mai 2007, Michel Ebran avec Cédric Morin, p. 16
Grande distribution : une vertu en trompe-l’œil, Que Choisir N°445, Février 2007, Michel Ebran avec Cédric Morin, p.55
McDo : ce qui s’est amélioré… ce qui s’est aggravé, Marianne N°514, 24 février 2007, Anne Goudet, p. 80
Sous le sapin des toxiques, Quelle santé N°11, Décembre 2006, Amel Bouvyer, p.4
Obésité infantile : Le Royaume-Uni mobilisé, Vivre autrement N°1, Février 2007, p.10
Trop de télé nuit gravement aux enfants!, Psychologies magazine, Janvier 2007, Sylvain Michelet, p.50
Petit consommateur deviendra grand, Marianne N°500, 18 novembre 2006, Anne-Sophie Michat, p. 86  
Dominique Predali, Les dessous de l’agro-alimentaire.
Le meilleur du monde, L’Express N°2894-2895, 21 décembre 2006, Eric Chol, p. 42
La ville des enfants rats, Le Nouvel observateur N°2228, 7 juin 2007, Hubert Prolongeau, p. 102
Rééducation militaire, Téléobs N°2211, 22 mars 2007, Colette Mainguy, p. 50

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